belmont

Jamaïca me voilà !

Une virée chez Bob et Peter.

100 1947

Nine Miles, sur les terres de Bob Marley.

Bob Marley, ça se mérite !

Bob Marley, ça se mérite ! Telle est ma première pensée au terme du périple sinueux, cahotique et dans une désagréable moiteur ambiante, dicté par la conduite brusque, mais experte, du minibus d’apparence poussif et multi-maltraité, placé entre les mains expertes de l’autochtone Jackson, seul chemisé-cravaté au milieu des touristes.

Lorsque mes jambes entrent en contact avec Nine Miles (voir la vidéo),sol ocre et aride natal, mais aussi terre de repos éternel, du plus illustre ambassadeur de la musique reggae, et du non moins célèbre promoteur de la culture rastafari, elles tremblent. Mes genoux jouent des castagnettes, mais plus pour l’intensité de l’émotion liée à ce moment tant attendu de moi depuis des lustres, que pour avoir été mis à mal par un transport turbulent entre mer et montagne.

Pour pouvoir s’incliner respectueusement devant la dépouille de l’homme qui a popularisé à lui seul le reggae dans le monde entier, une nature plus pittoresque, verdoyante et fleurie, odorante, au silence permanent, et à peine troublée par un Toy' au vécu indéniable, dans le dur depuis l’attaque des premiers lacets, parfois fumant, souvent toussotant, supplante progressivement la gamme des bleus caribéens qui constituait notre unique champ de vision depuis Negril et le sud de l’île, ce même horizon qui agrémente les cartes postales devant lesquelles les proches bavent d’envie et vous taxent de veinards quand vous leur exhibez fièrement les photos de vacances.

Depuis que nous avons tourné le dos au petit port de pirates d’Ocho Rios où Keith Richards a également élu domicile, le chauffeur fend les fougères aux essences et formes variées, aux couleurs à faire se pâmer une palette chromatique, qui par endroits, forment un toit au-dessus du véhicule.

100 1969

Razor,méditatif devant la maison familiale du pape du reggae.

Une étape-cul.

Sur un tempo régulier, notre monture japonaise avale dans la douleur toutes les collines que le panorama lui propose, faisant fi du trafic descendant pourtant marqué, compte tenu que cet itinéraire est le seul existant, négligeant l’étroitesse de ce qu’il est convenu d’appeler une route, slalomant entre les nids de poule, se mangeant branches et fougères au passage, freinant brusquement, intempestivement mais uniquement si le besoin s’en fait sentir, à savoir lorsque le revêtement laisse place à une tranchée béante non signalée.

Trois heures dans ces conditions relèvent de l’exploit. Parvenir sans casse, dans les confins les plus élevés de la région de Saint Ann, dont la partie maritime a été la première à accueillir Christoph Colomb, est une aubaine. Une récompense pour avoir enduré, à chaque virage, à chaque succession de bosses et de trous, un sérieux châtiment corporel, heureusement compensé par un environnement à couper le souffle.

Le caractère hospitalier des lieux ne masque pourtant pas la pauvreté de l’existence des indigènes du cru, rythmée sur le travail et la souffrance, minée par la misère. Ce que ne manque pas de rappeler les cicatrices encore très présentes laissées par les exploitants nord-américains et canadiens des mines de bauxite et les groupes épars de paysans œuvrant, sous un soleil toujours généreux, dans les petites parcelles agricoles agencées à flanc de coteaux.

Si certains ne relèvent même pas la tête au passage des énièmes touristes de la journée, d’autres y vont d’un sourire franc et généreux arraché de bouches parfois édentées, ou d’un signe de la main plutôt cool. C’est dans l’esprit maison. Ouvert et très communicatif, le jamaïcain, et l’avenir de mon séjour le confirme, est très accueillant, jamais insistant dès lors qu’il a quelque chose à vendre. M’y voilà presque…

100 1936

L'école fondée par la matriarche Cedella Marley.

Un mécanisme bien huilé.

Au premier coup d’œil, alors que les premières masures s’affichent à côté de constructions plus huppées, tout indique que les choses ont bien changé depuis que Robert Nesta Marley est passé ad patres et que son corps y trône. Les derniers hectomètres dévoilent une accessibilité moins heurtée, comme par enchantement plus roulante, un horizon plus dégagé et mieux entretenu aussi, pas vraiment le quotidien dans lequel l'enfant Marley a passé sa jeunesse.

La périphérie de ce centre éminemment touristique pour les fans de musique, annonce que la main de l’homme œuvre régulièrement à l’entretien du village, à des fins évidentes d’image. Un peu comme si on rangeait tout dans les placards, quand le big boss débarque inopinément dans l'entreprise.

Quoi qu’il en soit, cette réalité contraste fortement avec les villages traversés jusqu’ici. Les moyens hérités de la carrière de Marley ont permis à ses successeurs de d’organiser la venue de la terre entière pour honorer leur illustre enfant et de rentabiliser le flux sur ce site comptant parmi les plus prisés de l’île. Et ça se voit, tout comme ça se sent.

La première chose qui flashe spontanément, c’est l’école. Fondée en 1999, du vivant et en l’honneur de Cedella Marley Booker, maman de la star rasta, matriarche du clan Marley, doublée d’une bienfaitrice au service de la scolarisation des enfants jamaïcains et des Caraïbes, l’établissement, resplendissant dans ses couleurs locales, le vert (la nature), le rouge (le sang) et le jaune (le soleil), instruit d’emblée l’arrivant sur la manière dont la popularité et la fortune de Bob ont fait de ce petit village typique et isolé une cité aux rouages bien huilés, un Marleyville des temps modernes, exploité à fond par la Marley’s Family, propriétaire de la quasi-totalité de l’endroit.

L’offre ainsi proposée est séduisante pour le profane, le touriste lambda qui se trémousse en disco sur les rythmes chaloupés du reggae, moins pour l’aventurier en quête de sensations et d’images fortes référant au militant Marley, au porte-paroles des minorités et à l’enfant Robert.

Le business est bien rôdé.

Si la Jamaïque des boucaniers, des esclaves et des sans-emplois a, de tout temps, mis à mal le bilan jamaïcain en termes d’insécurité et que la promiscuité croissante n’a rien fait pour arranger, Nine Miles, à l’écart des grands axes, semble, de prime abord, échapper au cliché (infondé) d’un pays plombé par sa criminalité ; dans certains quartiers de Kingston, ça craint, mais en dehors de ça, no problem. Au regard d’une situation de précarité qui prévaut plus que jamais aujourd’hui compte tenu des villages traversés, les indigènes du site ont bien compris l’intérêt à tirer de cette manne touristique et exploitent juteusement le filon Marley. Peut-on le leur reprocher ?

Les fans, venus humer l’air de Nine Miles à la recherche de l’esprit qui a influé la vie et la carrière de l’artiste, repartiront cependant quelque peu frustrés des lieux. Le besoin de survivre des uns a gommé l’essentiel des contours qui fixaient le cadre de ce pour quoi j’ai personnellement voulu faire ce déplacement. Le mythe n’est pas complètement éteint, fort heureusement.

100 1973

Par l'ouverture le deal de ganja organisé en interne.

Certains se chargent de le pérenniser, mais en vase clos, derrière un mur d’enceinte ocre, duquel émerge les toits d’un complexe coloré, en excellent état, agencé et dessiné pour que la visite soit la plus fidèle à leurs intérêts commerciaux.

Au-delà de la porte en bois à double battants qui se referme aussitôt que le Toy prend place sur le parking du Bob Marley Mausoleum, pour éviter que les dealers de ganja externes gravitant aux abords, ne sollicitent les touristes, se les réservant pour eux et pour pouvoir vendre parallèlement de quoi s’envoyer en l’air in situ, les héritiers de Marley, supposés être des cousins, se chargent d’accueillir le quidam, non sans l’avoir préalablement orienté vers une petite ouverture pratiqué dans le mur, derrière laquelle se deale de quoi fumer dans cette enceinte uniquement, car la loi du pays condamne la vente et la consommation de ganja sur la voie publique.

100 1964

Captain Crazy, dépositaire de la mémoire de Bob.

La visite peut alors commencer, avec ou sans matos. Parmi ces guides, Captain Crazy n’a pas son pareil pour entretenir la légende Marley. Il est la personne avec laquelle il faut s'embarquer pour la visite, fait carrément le spectacle, allant même jusqu’à voler la vedette au défunt auteur d’Iron Lion Zion. Popularisé, que dis-je, immortalisé par une vidéo circulant depuis 2006 sur You Tube et par un rire en quatre temps absolument dément, un Haaa Haaa Haaa Haaa de baba cool stone comme un canard, reconnaissable entre mille, abruti par l’herbe et devenu depuis une marque de fabrique dont il sait jouer, le personnage est incontournable pour arpenter ces lieux restés malgré tout mythiques et pour redonner un sens à une présence sur une terre culte que le fric s’est définitivement accaparé, témoin le passage obligé par un premier point de vente de souvenirs en tout genre : peluches, bibelots, tasses, tresses, Tee-shirts, CD, posters. Il n’est pas sûr du tout que Bob Marley apprécierait le spectacle.

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