Les légendaires studios d'Hérouville.

 

Un château hanté par le rock.

 

Herouville intro

 

A une portée de fusil de Cergy-Pontoise, dans le Val d'Oise, s'élève le château d'Hérouville qui fut, entre les 60's et le milieu des 80's, l'un des studios d'enregistrement les plus prisés du monde du rock. Fermé en 1985, cet ancien relais de poste racheté en 1962 par le compositeur et musicien Michel Magne servit préalablement de cadre à la relation tumultueuse entre George Sand et Frédéric Chopin. 30 ans après, en 2015, trois fondus de musique, deux ingénieurs sonores (Jean Taxis et Thierry Garacino)et un financier (Stéphane Marchi), rachètent ce bâtiment légendaire. Objectif : faire revivre les lieux comme du temps de sa splendeur. La réouverture est prévue pour 2018 quand les trois studios seront finalisés et opérationnels. De quoi rendre heureux Michel Magne là-haut qui a payé de sa vie sa bataille pour sauver le Château...

Herouville michel magneMichel Magne a payé de sa vie pour sauver le Chateau...

Herouville vue...acquis avec ses droits d'auteur...

Herouville magne dans son studio...pour composer au calme.

Herouville magne bf magma 1001Le Château devient studio dès 1969.

Herouville eddy et johnnyEddy et Johnny...

Herouville jerry garcia...Jerry Garcia et le Dead...

Herouville bowie...David Bowie ou...

Herouville elton john...Elton John, sont passés par Hérouville.

Herouville honky chateau nomme en ref au chateauHonky Chateau, un titre référant aux lieux.

Herouville magne et blanc francardDominique Blanc-Francard et Michel Magne.

Herouville digestUn concept de studio résidentiel unique.

Michel Magne, prolifique compositeur de B.O des 50's et 60's.

Au début des années 60, Michel Magne est particulièrement populaire pour avoir signé, entre autres, les musiques de films mythiques (Un singe en Hiver, les Tontons Flingueurs, la série des Angélique, Mélodie en Sous-sol, les Barbouzes, Fantômas, Le Monocle Rit Jaune, Tout le Monde Il est Beau, Tout le Monde Il est Gentil, les Chinois à Paris, Moi y'en a Vouloir des Sous), le générique de l'émission télévisée 5 Colonnes à la Une et pour avoir travaillé avec la star du moment Henri Salvador.

Très sollicité par le milieu de l'industrie télévisée et cinématographique, il a besoin de sérénité pour composer. Magne s'éloigne alors de Versailles où il réside, pour s'installer, avec sa famille (sa femme et sa fille), dans le Val d'Oise où il acquiert, en co-propriété avec son ami peintre Jean-Claude Dragomir, une gentilhommière du XVIIIème siécle située à une heure et au nord de la capitale.

Un bien acquis avec ses droits.

Le bâtiment en question, constitué de deux ailes et bâti sur deux hectares de terrain, appartient alors à la fille de Colette. Magne investit tous ses droits d'auteur pour s'offrir et entretenir ce bien.

Deux ans plus tard, une partie du château est réhabilitée, tandis que dans le parc, au milieu des parterres fleuris et arborés, trônent une piscine et un court de tennis. Le gratin de Saint Germain s'y retrouve souvent en week-end.

Dans une des ailes de la propriété, il fait édifier sous les combles un endroit où le musicien se retire pour travailler. A la mort accidentelle du co-acquéreur du bien, en 1965, Michel Magne rachète les parts à la veuve de Dragomir et devient l'unique détenteur du château.

Quatre ans plus tard (mai 1969), un incendie ravage l'aile précédemment restaurée, celle où se situe son studio de travail. Il perd très gros dans l'histoire (ses partitions, ses bandes, ses disques, ses films, ses photos et beaucoup de matériel).

Magne est contraint de mettre les bouchées doubles, professionnellement parlant, pour reconstruire.

Un projet de studio résidentiel (quasi) unique.

Ce qu'il fait en trouvant, parallèlement, de nouvelles sources de financement. Ainsi, il met sa propriété à disposition de la télévision qui diffuse en direct son émission dominicale Les Invités du Dimanche.

Cette ouverture fait naître en lui l'idée d'un grand projet de studio résidentiel permettant à celui qui y séjourne pour des besoins d'enregistrement, d'y loger (une quinzaine de chambres), de bénéficier d'une restauration sur place et d'une salle de répétitions.

Rares sont alors les studios dans le monde à proposer ce type de prestations. Le concept n'est pourtant pas unique puisqu'un complexe de ce type existe alors en Angleterre (Manchester).

Un coût exorbitant, des ennuis financiers.

Comme il vient de transférer son lieu de travail dans l'aile sud en l'agrémentant d'un studio à domicile (console radio Diffona, 4 enceintes Altec et un Ampex 4 pistes) qu'il fait évoluer très vite, il précipite son idée d'attirer les autres artistes dans le cadre d'Hérouville. Du fait de son coût exorbitant, il devient urgent d'amortir les frais du studio d'enregistrement.

Dans cette perspective, il crée la SEMM (Société d'Enregistrement Michel Magne). A charge pour elle de gérer ces services et tout ce qui gravite autour du studio 4 pistes, baptisé Strawberry Studio, pour lequel il bénéficie de l'aide technique de Gérard Delassus, son assistant. Elle est fondée en novembre 1969.

Les premiers pas de la société sont toutefois laborieux. Magne est le principal pourvoyeur de la trésorerie de la SEMM ; les artistes extérieurs ne se bousculent pas au portillon.

Bref, c'est chaud, d'autant que le studio est passé en 8 pistes... mais Magne met une nouvelle fois la main au porte-feuilles en reversant les royalties héritées de la série Angélique à la société.

Les débuts d'un certain DBF.

Devenu plus professionnel, le studio s'entoure alors de techniciens qualifiés. Gérard Delassus est le premier d'entre-eux, suivi de Gilles Sallé (fin 1970) lequel va s'occuper des premiers clients-musiciens débarqués à Hérouville.

A la surprise générale, ceux-ci sont majoritairement anglo-saxons. Il faut vraisemblablement y voir là l'influence de Jean Fernandez, Directeur Artistique de Barclay-USA, qui ratisse large pour aider son ami Magne à faire décoller son projet.

Parmi les plus connus du rock à fouler l'endroit dès 1970 : Canned Heat, Memphis Slim, Buddy Guy, Daevid Allen et son Gong venu enregistrer Camembert Electrique.

Côté français, Dashiell Hedayat y réalise le détonnant Obsolète, après quoi un certain Dominique Blanc-Francard s'installe derrière la console (début 1971).

Lui-même y enregistre son propre album solo (Ailleurs/1972), avant que Andy Scott et Christian Gence ne lui succèdent au poste.

Une déferlante de stars internationales entre 1970 et 1985.

Ces derniers ouvrent une brèche dans laquelle le rock international va s'engouffrer. Ainsi, Eddy Mitchell (Rock & Roll), Magma (1001° centigrades) sont les suivants à squatter le légendaire studio en 1971.

Un an plus tard, on y retrouve Elton John (Honky Chateau), Ergo Sum (Mexico), Ange (Tout Feu Tout Flamme), Eddy Mitchell (Zig Zag), T. Rex (The Slider, Tanx), Julio Finn Blues Band (Deal For Service), Zabu (My Coffin's Ready), Pierre Vassiliu (Attends), Pink Floyd (Obscured By Clouds).

David Bowie, Alan Stivell, Uriah Heep, les Bee Gees, Bernard Lavilliers, Cat Stevens, Zoo, Joel Daydé, Iggy Pop, Fleetwood Mac, Alain Markusfeld, Total Issue, Alice, Catharsis, Jacques Higelin, Jethro Tull, Catherine Ribeiro, John MacLaughlin, Terry Riley, Marvin Gaye, Michael Schenker Group, Bill Wyman, Nina Hagen, Nino Ferrer, Daniel Gérard, Il Etait une Fois, Rainbow, Rick Wakeman, Gilbert Montagné, Trust, Yves Simon, Claude Nougaro, ou Jean-Louis Aubert comptent également parmi les locataires des lieux jusqu'en 1985.

Concert exceptionnel du Dead en juin 1971.

Entre 1971 et 1973, Hérouville est au top de son activité. Les artistes se battent pour pouvoir réserver le studio George Sand, complété par le studio Chopin dès 1972 (Hérouville passe en 16 pistes).

Les producteurs les plus huppés s'y retrouvent (Gus Dudgeon, Ken Scott, Paul Samwell-Smith, Tony Visconti …). Cerise sur le gâteau, le Grateful Dead débarque au domaine en juin 1971, suite à l'annulation de sa participation au festival d'Auvers-Sur-Oise et donne un concert devant 200 personnes et les caméras de l'émission Pop (21 juin), animée par... Patrice Blanc-Francard, frère de Dominique.

Le début de la fin pour Magne.

En coulisses, la société d'exploitation du domaine d'enregistrement enclenche la surmultipliée et embauche désormais à tout-va. Une vingtaine de salariés pour assurer les fonctions de gardiennage, de jardinage, de restauration, d'entretien, d'intendance, de ménage, d'accueil, de secrétariat sont recrutés.

Un peu dépassé par la gestion, Magne n'étant pas du métier, il décide de placer cette lourde responsabilité entre les mains d'Yves Chamberland, propriétaire des studios parisiens Davout et signe avec ce dernier un contrat qui va s'avérer désastreux pour le compositeur (juin 1972). Il finit par céder la SEMM et son passif pour un franc symbolique, mais conserve les murs.

Chamberland, aux manettes, Hérouville se voit aussitôt imposer un tour de vis pour sortir des dettes accumulées. Finies les fêtes à répétition, les dépenses inconsidérées, les gaspillages, le nouvel acquéreur procède à un coup de balai pour que le Château puisse continuer à attirer les artistes internationaux. Certains s'en plaindront. Comme David Bowie qui critique vertement la restauration proposée...

Herouville dominique blanc francard avec george langDominique Blanc-Francard (ici avec George Lang).

« Le Château était une belle et grande maison avec parc et piscine. J’ai vite réalisé qu’aucun grand disque ne s’est uniquement fait grâce à la technique ; l’environnement est tout aussi important pour la créativité. La force de ce studio était d’être en phase avec son temps. Il offrait la liberté de pouvoir fumer, jouer de la guitare n’importe où, se baigner dans la piscine, dormir sur place… Ce n’était peut-être pas le tout premier studio résidentiel, mais c’est le premier à avoir validé cette idée, et des clients, il en venait du monde entier. » (Dominique Blanc-Francard)

Thibault à la relance.

Déclarée en faillite frauduleuse (1974), la SEMM ne parvenant pas à éponger la totalité des déficits (plus d'un million de francs), les biens personnels de Michel Magne sont saisis. Chamberland balance tout et laisse à d'autres comme Jean-Pierre Ezan et Claude Harper le soin d'accompagner la triste fin des lieux.

Laurent Thibault, ancien de la maison Barclay et fondateur du label Thélème, tente bien de relancer l'affaire en acceptant de reprendre en location-gérance les destinées des studios (24 juin 1974). Il s'engage à rembourser les dettes sur 8 ans.

Jusqu'à son expulsion en 1985, il redonne de l'espoir à un site à nouveau plébiscité par le gratin du rock : T.Rex, Higelin, Tom Jones, Hawkind, les Bee gees, Iggy Pop, Sweet, les Rubettes ou encore Fleetwood Mac, Ritchie Blackmore passent par Hérouville.

Le geste fatal de Magne.

De son côté, Magne aura beau se démener pour éviter la vente de la propriété, celle-ci intervient toutefois en fin de décennie (1979). La liquidation de ses biens précipite la vente aux enchères du domaine, malgré une situation assainie de la SEMM. Les murs sont acquis par un groupe immobilier.

Après avoir tenté de rebondir du côté de Saint-Paul de Vence, puis s'être remis à la composition, Magne est trop atteint moralement par la manière brutale dont s'est terminé son magnifique et subtil projet.

Il se donne la mort le 19 novembre 1984 dans un hôtel de Pontoise. A quelques mètres du tribunal qui l'a dépouillé et précipité son geste fatal.

A l'heure où le Château est en voie d'être réhabilité et de retrouver sa vocation musicale, toutes les pensées convergent vers ceux qui ont fait de l'endroit l'incontournable vitrine technologique des 70's que le monde nous enviait. Michel Magne notamment (RAZOR©).

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