Les grandes questions du rock.

Townes Van Zandt: plus grand songwriter de tous les temps?

Trop marginal pour s'aménager une carrière commerciale, trop tourmenté et désinterressé pour devenir une star, trop abîmé et instable pour organiser une vie artistique normale, Townes Van Zandt a fait des choix rarement compatibles avec la popularité et incompris du grand public. En privilégiant l'écriture dans laquelle il s'est réfugié, ce poète artisan a laissé derrière lui un héritage discographique incomparable amenant à s'interroger sur un point: Et si Townes Van Zandt était le meilleur songwriter de tous les temps?

 

Townes best picture ever

 

Le choix de la marginalité.

John Townes Van Zandt est né avec une cuillère d’argent dans la bouche. Entendez par là que le texan, venu au monde un jour de mars 1944, est l’enfant d’une riche famille. Famille aisée de par son arrière grand-père, ambassadeur à Paris, d’un Texas alors indépendant, et fondateur de la ville mitoyenne de Dallas, Fort Worth où naît Townes. Elevé dans un double environnement pétrolier et de justice en place depuis plusieurs générations, dans lequel il jouit d’une enfance heureuse, malgré la bougeotte professionnelle de ses géniteurs, Townes Van Zandt fait  pourtant vite fait le choix de la marginalité. La suite de sa vie sera moins reluisante.

Il veut faire le chanteur folk, se munir d’un modeste baluchon, d’une guitare et prendre la route pour enfin s’affranchir de toutes ces contraintes, postures, règles, usages, des plans de carrière politiques décidés pour lui. Malgré un QI de 170, il veut être lui-même dans ce qu’il sent le mieux pour lui : la musique. Faire comme Hank Williams dont il scrute toutes les chansons, comme Elvis dont le succès le subjugue, comme Lightnin’ Hopkins dont il adopte le jeu de guitare en picking et l’humour, être l’égal du Bob Dylan de The Times They Are A-Changing dont les paroles le mettent sur le cul.

Townes van zandt 1

Besoin de peu pour exister.

Il en sera un éminent auteur-compositeur-interprète, un artiste influent dont les ballades country et folk essentiellement noires, grinçantes, désespérées et poignantes sont le reflet de la vie qu’il a choisie ou subie, de la trajectoire qu’il a délibérément suivie sans toutefois en toucher les dividendes de son vivant. Townes connaîtra même la précarité pour assouvir sa passion et assumer ses choix.

"Comme beaucoup de gens, je ne pouvais pas faire les choses à moiité."

(Townes van Zandt)

L’artiste, qui avait besoin de peu pour exister, a longtemps vécu dans une caravane délabrée installée dans un quartier d’esclaves affranchis de Clarksville (Texas).  Il n’a jamais eu à le regretter, au regard d’interviews accordées. Pour lui il fallait sacrifier la famille, le confort, l’argent. Seule sa guitare importait, qui devait rester sa meilleure alliée en toutes circonstances. Il avait le secret espoir de décoller un jour, si la mort, comme il l’avançait avec réalisme et autodérision, ne venait pas réduire à néant cette attente. L’important pour Townes était de vivre et de respirer pour sa musique et son écriture.

Townes van zandt townes van zandt 1969

Débusqué par Mickey Newbury.

Mort à 52 ans d’une crise cardiaque, dit-on, l’ado Townes Van Zandt a été diagnostiqué maniaco-dépressif avec tendances schizophrènes, mais rien, ni personne ne le détournent de son objectif. Mickey Newbury, texan comme lui, le débusque dans un bar de Houston et favorise sa venue, et celle de Guy Clark, à Nashville où l’un comme l’autre deviennent les premiers vrais songwriters de l’histoire du rock. En 1968, Townes Van Zandt signe pour le petit label folk Poppy, y enregistre son premier LP (For The Sake Of The Song), produit par Jack Clement et devient un phare pour la génération d’auteurs-compositeurs du moment.

Le succès est surtout critique et les milieux country et folk lui témoignent beaucoup d’admiration et de respect. Le public montre moins d’enthousiasme pour son style vocal exceptionnel et ses problèmes comportementaux, certains spectacles de Townes tournant en eau de boudin à cause d’une dépendance marquée aux drogues et à l’alcool sur fond de peur de la mort et de tendances suicidaires.

Pluie de chefs d'oeuvre.

Pourtant les chefs d’œuvre vont tomber qui vont devenir des classiques de la musique folk et country : Pancho And Lefty, Kathleen, To Live Is To Fly, If I Needed You… Townes Van Zandt, pendant une décennie, entre 1968 et 1978, va faire preuve d’une belle prolificité caractérisée par une poignée de huit LP (dont un live) de grande facture, hélas sanctionnée par une incompréhensible sous-médiatisation. Le temps a depuis et fort heureusement revalorisé son œuvre.

Dans ce sublime cocktail de blues, de folk et de country qu’est Our Mother The Mountain (1969), son deuxième LP, cet ermite fragile, écorché et tourmenté, instable mais libre, étale son désespoir et sa douleur au grand jour. Townes suscite la curiosité mais ne connaît pas la réussite.

Commencent alors les grandes manœuvres pour faire évoluer sa musique qui ne peut pas rester indéfiniment dans l’ombre. Townes Van Zandt refuse de changer quoi que ce soit à sa manière de faire. Son album suivant, l’éponyme Townes van Zandt de 1970, connaît le même sort que les précédents et pourtant, si le « 6 étoiles » existe, c’est ici qu’il se trouve.

Delta Momma Blues (1971) est un ton en dessous, mais le poète est encore capable, dans un registre qui lui sied moins, le blues, de grandes choses et de belles émotions.

High Low And In Between (1972) conforte le talent incomparable de l’artiste à ce moment donné de sa carrière. Cet album est encore un incontournable du catalogue de TVZ comme son suivant, The Late Great Townes Van Zandt (1972) qui marque son apogée artistique et un énième échec commercial.

A partir de là, le songwriter texan touche le fond et se fait rare pendant 6 ans jusqu’à revenir avec un très convaincant Flyin’ Shoes (1978) après un sublime double live At The Old Quarter (1977). En 1994, le faible No Deeper Blue clôt une discographie qui amène au constat que le texan méritait autre chose qu’une carrière aussi négligée par le grand public.

Comme le résumait parfaitement son pote Harold Eggers, ce qui a tué Townes, c’est le fait qu’il vivait ses chansons à fond. Il ne pouvait pas chanter le blues, s’il n’avait pas le blues. Il en a payé le prix (RAZOR©).