Jamaïca me voilà !

Une virée chez Bob et Peter.

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Nine Miles, sur les terres de Bob Marley.

Bob Marley, ça se mérite !

Bob Marley, ça se mérite ! Telle est ma première pensée au terme du périple sinueux, cahotique et dans une désagréable moiteur ambiante, dicté par la conduite brusque, mais experte, du minibus d’apparence poussif et multi-maltraité, placé entre les mains expertes de l’autochtone Jackson, seul chemisé-cravaté au milieu des touristes.

Lorsque mes jambes entrent en contact avec Nine Miles (voir la vidéo),sol ocre et aride natal, mais aussi terre de repos éternel, du plus illustre ambassadeur de la musique reggae, et du non moins célèbre promoteur de la culture rastafari, elles tremblent. Mes genoux jouent des castagnettes, mais plus pour l’intensité de l’émotion liée à ce moment tant attendu de moi depuis des lustres, que pour avoir été mis à mal par un transport turbulent entre mer et montagne.

Pour pouvoir s’incliner respectueusement devant la dépouille de l’homme qui a popularisé à lui seul le reggae dans le monde entier, une nature plus pittoresque, verdoyante et fleurie, odorante, au silence permanent, et à peine troublée par un Toy' au vécu indéniable, dans le dur depuis l’attaque des premiers lacets, parfois fumant, souvent toussotant, supplante progressivement la gamme des bleus caribéens qui constituait notre unique champ de vision depuis Negril et le sud de l’île, ce même horizon qui agrémente les cartes postales devant lesquelles les proches bavent d’envie et vous taxent de veinards quand vous leur exhibez fièrement les photos de vacances.

Depuis que nous avons tourné le dos au petit port de pirates d’Ocho Rios où Keith Richards a également élu domicile, le chauffeur fend les fougères aux essences et formes variées, aux couleurs à faire se pâmer une palette chromatique, qui par endroits, forment un toit au-dessus du véhicule.

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Razor,méditatif devant la maison familiale du pape du reggae.

Une étape-cul.

Sur un tempo régulier, notre monture japonaise avale dans la douleur toutes les collines que le panorama lui propose, faisant fi du trafic descendant pourtant marqué, compte tenu que cet itinéraire est le seul existant, négligeant l’étroitesse de ce qu’il est convenu d’appeler une route, slalomant entre les nids de poule, se mangeant branches et fougères au passage, freinant brusquement, intempestivement mais uniquement si le besoin s’en fait sentir, à savoir lorsque le revêtement laisse place à une tranchée béante non signalée.

Trois heures dans ces conditions relèvent de l’exploit. Parvenir sans casse, dans les confins les plus élevés de la région de Saint Ann, dont la partie maritime a été la première à accueillir Christoph Colomb, est une aubaine. Une récompense pour avoir enduré, à chaque virage, à chaque succession de bosses et de trous, un sérieux châtiment corporel, heureusement compensé par un environnement à couper le souffle.

Le caractère hospitalier des lieux ne masque pourtant pas la pauvreté de l’existence des indigènes du cru, rythmée sur le travail et la souffrance, minée par la misère. Ce que ne manque pas de rappeler les cicatrices encore très présentes laissées par les exploitants nord-américains et canadiens des mines de bauxite et les groupes épars de paysans œuvrant, sous un soleil toujours généreux, dans les petites parcelles agricoles agencées à flanc de coteaux.

Si certains ne relèvent même pas la tête au passage des énièmes touristes de la journée, d’autres y vont d’un sourire franc et généreux arraché de bouches parfois édentées, ou d’un signe de la main plutôt cool. C’est dans l’esprit maison. Ouvert et très communicatif, le jamaïcain, et l’avenir de mon séjour le confirme, est très accueillant, jamais insistant dès lors qu’il a quelque chose à vendre. M’y voilà presque…

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L'école fondée par la matriarche Cedella Marley.

Un mécanisme bien huilé.

Au premier coup d’œil, alors que les premières masures s’affichent à côté de constructions plus huppées, tout indique que les choses ont bien changé depuis que Robert Nesta Marley est passé ad patres et que son corps y trône. Les derniers hectomètres dévoilent une accessibilité moins heurtée, comme par enchantement plus roulante, un horizon plus dégagé et mieux entretenu aussi, pas vraiment le quotidien dans lequel l'enfant Marley a passé sa jeunesse.

La périphérie de ce centre éminemment touristique pour les fans de musique, annonce que la main de l’homme œuvre régulièrement à l’entretien du village, à des fins évidentes d’image. Un peu comme si on rangeait tout dans les placards, quand le big boss débarque inopinément dans l'entreprise.

Quoi qu’il en soit, cette réalité contraste fortement avec les villages traversés jusqu’ici. Les moyens hérités de la carrière de Marley ont permis à ses successeurs de d’organiser la venue de la terre entière pour honorer leur illustre enfant et de rentabiliser le flux sur ce site comptant parmi les plus prisés de l’île. Et ça se voit, tout comme ça se sent.

La première chose qui flashe spontanément, c’est l’école. Fondée en 1999, du vivant et en l’honneur de Cedella Marley Booker, maman de la star rasta, matriarche du clan Marley, doublée d’une bienfaitrice au service de la scolarisation des enfants jamaïcains et des Caraïbes, l’établissement, resplendissant dans ses couleurs locales, le vert (la nature), le rouge (le sang) et le jaune (le soleil), instruit d’emblée l’arrivant sur la manière dont la popularité et la fortune de Bob ont fait de ce petit village typique et isolé une cité aux rouages bien huilés, un Marleyville des temps modernes, exploité à fond par la Marley’s Family, propriétaire de la quasi-totalité de l’endroit.

L’offre ainsi proposée est séduisante pour le profane, le touriste lambda qui se trémousse en disco sur les rythmes chaloupés du reggae, moins pour l’aventurier en quête de sensations et d’images fortes référant au militant Marley, au porte-paroles des minorités et à l’enfant Robert.

Le business est bien rôdé.

Si la Jamaïque des boucaniers, des esclaves et des sans-emplois a, de tout temps, mis à mal le bilan jamaïcain en termes d’insécurité et que la promiscuité croissante n’a rien fait pour arranger, Nine Miles, à l’écart des grands axes, semble, de prime abord, échapper au cliché (infondé) d’un pays plombé par sa criminalité ; dans certains quartiers de Kingston, ça craint, mais en dehors de ça, no problem. Au regard d’une situation de précarité qui prévaut plus que jamais aujourd’hui compte tenu des villages traversés, les indigènes du site ont bien compris l’intérêt à tirer de cette manne touristique et exploitent juteusement le filon Marley. Peut-on le leur reprocher ?

Les fans, venus humer l’air de Nine Miles à la recherche de l’esprit qui a influé la vie et la carrière de l’artiste, repartiront cependant quelque peu frustrés des lieux. Le besoin de survivre des uns a gommé l’essentiel des contours qui fixaient le cadre de ce pour quoi j’ai personnellement voulu faire ce déplacement. Le mythe n’est pas complètement éteint, fort heureusement.

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Par l'ouverture le deal de ganja organisé en interne.

Certains se chargent de le pérenniser, mais en vase clos, derrière un mur d’enceinte ocre, duquel émerge les toits d’un complexe coloré, en excellent état, agencé et dessiné pour que la visite soit la plus fidèle à leurs intérêts commerciaux.

Au-delà de la porte en bois à double battants qui se referme aussitôt que le Toy prend place sur le parking du Bob Marley Mausoleum, pour éviter que les dealers de ganja externes gravitant aux abords, ne sollicitent les touristes, se les réservant pour eux et pour pouvoir vendre parallèlement de quoi s’envoyer en l’air in situ, les héritiers de Marley, supposés être des cousins, se chargent d’accueillir le quidam, non sans l’avoir préalablement orienté vers une petite ouverture pratiqué dans le mur, derrière laquelle se deale de quoi fumer dans cette enceinte uniquement, car la loi du pays condamne la vente et la consommation de ganja sur la voie publique.

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Captain Crazy, dépositaire de la mémoire de Bob.

La visite peut alors commencer, avec ou sans matos. Parmi ces guides, Captain Crazy n’a pas son pareil pour entretenir la légende Marley. Il est la personne avec laquelle il faut s'embarquer pour la visite, fait carrément le spectacle, allant même jusqu’à voler la vedette au défunt auteur d’Iron Lion Zion. Popularisé, que dis-je, immortalisé par une vidéo circulant depuis 2006 sur You Tube et par un rire en quatre temps absolument dément, un Haaa Haaa Haaa Haaa de baba cool stone comme un canard, reconnaissable entre mille, abruti par l’herbe et devenu depuis une marque de fabrique dont il sait jouer, le personnage est incontournable pour arpenter ces lieux restés malgré tout mythiques et pour redonner un sens à une présence sur une terre culte que le fric s’est définitivement accaparé, témoin le passage obligé par un premier point de vente de souvenirs en tout genre : peluches, bibelots, tasses, tresses, Tee-shirts, CD, posters. Il n’est pas sûr du tout que Bob Marley apprécierait le spectacle.

Pour la maison familiale et le mausolée, le tarif enfle si la visite n’entre pas dans l’excursion globale du tour-operator. 20 dollars par personne, il me semble bien. Avec des interdits et des contraintes : enlever ses chaussures par respect de l’esprit religieux, et ne pas prendre de photos intérieures des deux mausolées (Maman Marley est à ses côtés). Certainement des droits d’image négociés parallèlement et cadenassés…

Toujours est-il que Captain Crazy connaît son Bob sur le bout des doigts, le raconte comme personne, le mime sur sa pierre de méditation où l'artiste siégeait souvent, vous introduit dans la chambre très rudimentaire de sa jeunesse, puis vers la cuisine extérieure réduite à sa plus simple expression, la maison aux dimensions dérisoires où co-habitaient plusieurs personnes. Les conditions précaires de la jeunesse de Marley sont ici palpables. Le jardin et son lopin planté d'herbe à faire rire benoîtement est plus anecdotique ; les grands parents y sont inhumés. La pièce des trophées (disques d’or, articles de presse et photos qui jalonnent la carrière de Bob), sombre, donc peu propice à faire des photos, n’apprend pas grand-chose que l’initié ne sache pas déjà. Elle rappelle un parcours prolifique, réveille quelques souvenirs mais ne suggère pas de grosses émotions.

Pour faire couleur locale, Captain Crazy rejoint ensuite d’autres rastas pour retracer brièvement quelques passages de l’œuvre de Bob. A chaque étape de cette visite, il veille avec infiniment de respect, mais non sans se départir de son flegme et de son humour coutumier, à préserver la mémoire de celui qui les fait vivre aujourd’hui. En m’accrochant un peu au flot anglicisé de ses explications, j’en suis arrivé à passer un moment que je ne regrette pas le moins du monde. Devant son lit, ou assis là où il puisait son inspiration, les paroles de ses chansons décryptées par le cousin Crazy ne m’ont jamais autant émues… C’est dans ces courts, mais très intenses moments, que j’ai surtout retrouvé ce pour quoi j’étais venu. A eux seuls, ils justifient ma visite en cet endroit. Pour le reste, business is business…

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Business Is Business...

Et chez Peter Tosh ...

Si Marley a donné au reggae ses lettres de noblesse à l’international, Peter Tosh n’en a pas moins écrit également une des grandes pages...

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Legalize It ! On est bien chez Tosh.

Au retour d’une journée moins mouvementée, mais toute aussi harassante en termes de kilométrage, l’arrêt sur la propriété de Peter Tosh s’impose autant que le pèlerinage chez Marley.

Visiter la Jamaïque, sans souscrire à ces deux étapes incontournables dans l’histoire de la musique, ne s’imagine même pas. Ce serait comme voir Paris sans faire un crochet par la Tour Eiffel et le Louvre. Comme un printemps sans hirondelles ou comme Ben sans Nuts.

Tosh, éclipsé par Marley, repose dans le jardin de la maison où il vécut et dans laquelle sa mère vit encore. Il faut savoir qu’en Jamaïque, dès lors que l’on construit en dur, on est proprio, donc on peut y enterrer ses morts. La demeure de Winston Hubert McIntosh, alias Peter Tosh, ex-chanteur, guitariste, organiste et auteur, co-fondateur des Wailers, figure emblématique de la spiritualité rasta et du reggae, père de l’audacieux Legalize It prônant en faveur d’une banalisation de la marijuana, sauvagement assassiné à domicile car devenu gênant pour le pouvoir en place, fait face à la mer turquoise du sud-ouest de l’île.

Seule la nationale qui va de Black River à Négril sépare cette demeure humble de Belmont, niché entre cabanes de pêcheurs branlantes et éternellement rafistolées, sans tralalas, des flots d'un bleu caribéen que les touristes ne regardent même pas, l'endroit ne prêtant pas à un quelconque séjour dans cette Jamaîque loin des habituels clichés idylliques. Rien n’indique son implantation, tout diffère de l’approche en grandes pompes qui sied au site de son partenaire sous Wailers. Un mur peint aux tons du drapeau jamaïcain rehaussé d’un expressif Legalize It prolonge un portail fermé qui s’entrouvre quelques minutes après que Pancho, notre guide belge installé depuis plus de vingt ans du côté de Montego bay, n’ait annoncé notre arrivée.

Il faut, mais en est-on vraiment surpris, mettre la main à la poche pour accéder sur la parcelle en question, occupée par quelques proches affairés à fumer et à faire semblant de s'affairer, et qui proposent, moyennant argent, de quoi smoker à notre tour. Tout est prétexte à argent facilement gagné, les excursionnistes sont d’excellentes vaches à lait. C’est de bonne guerre, il faut l’accepter, s’y préparer, sans quoi le visiteur fait le pied de grue devant le portail. Là où c’est plus fumeux, c’est que l’arrêt en question est vanté pour être à ne pas manquer et qu’à aucun moment, la notion de supplément n’est évoquée.

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Le mausolée Peter Tosh.

Les Tosh n’y sont pour rien et tirent tout bénéfice de ce flot de spectateurs subtilement orchestré dans le dos des touristes. Pour le fun, vous dégustez, si vous le voulez bien, une tisane à base de feuilles de ganja aux effets euphorisants supposés être plus tardifs et on vous installe Madame Tosh Mère sous la véranda pour une éventuelle photographie. J’y ai souscrit, poussé avec insistance par le guide, vraisemblablement pour lui avoir témoigné un grand intérêt en le sollicitant régulièrement sur l’histoire du reggae, et par quelques anonymes partageant l’excursion du jour et visiblement un peu coincés.

Je le regrette, car je trouve le procédé un peu pitoyable, d’autant plus que le message laissé par la cible photographique époussetée pour la circonstance, m’a fait comprendre que ce serait bien si je pensais à laisser un peu d’argent pour l’occasion, joignant le geste à la parole en frottant le pouce contre son index. Permettez-moi de ne pas publier cette photo, par respect pour une dame qui semble ne plus avoir toute sa raison à 94 ans.

Drôle d’ambiance donc, mais triste réalité d’un plan savamment mis en place par les tour-operators, habiles metteurs en scène et seuls responsables à mon sens du malaise qui m’a habité durant cette visite, dont le seul intérêt est le mausolée très dépouillé (sans jeu de mots) affecté à Tosh, si tant est que cela puisse constituer une réelle curiosité, du fait qu’aucun commentaire réellement informatif, ni témoignage de son passage sur les terres du reggae n’accompagnent la visite, hormis les CD à la vente exposés sur une table visiblement préparée à la hâte. On ne nous attendait pas, ou plus…

Je n’ai rien retenu de cette halte terriblement décevante et qui m’a mis mal à l’aise. Je n’en sais  pas plus sur le sujet Tosh que ce que j'en connais. Je ne suis pas sûr qu’en s’éloignant des pièges à cons vantés par les brochures et en optant pour une démarche de visite plus personnalisée, on ait à y gagner quoi que ce soit. Ces étapes incontournables sont maintenant bien rôdées et lucratives, mais surtout dénaturées ; l’argent avilit l’émotion, supplante l’esprit. Je m’y attendais un peu…

Red Stripe et Ricks Café …

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L'incontournable alliée : la Red Stripe, Kro des Jamaicains.

Reste la Red Stripe, le reggae et le Ricks Café, ce dernier endroit en vogue étant l’exemple-type de l’exploitation outrancière d’un porte-monnaie essentiellement américain : 5 dollars la Red Stripe. Pour moi, peu importe tant qu’elle gouleye (et c’est le cas), et que le cadre maritime vaille le détour, pittoresque, installé en haut de falaises desquelles il est possible de sauter dans une eau aux bleus se faisant concurrence au gré des vagues.

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Les plongeurs du Ricks.

Pour ceux qui n’ont pas le cran pour faire le plongeon ou la boule, quelques showmen jamaïcains font le spectacle à leur place, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes réclamées à la criée. Désormais, l’effet de surprise n’est plus de mise. On casque ou on reste à l’hôtel, c’est le tarif.Joie de vivre, douceur, sagesse, le jamaïcain est un bonheur et un exemple.

Douceur, joie de vivre, et reggae.

Le reggae enfin. Il est omniprésent, sous toutes ses formes. Toute la journée, en tous endroits, il balance ses divers tempos, il est chanté ou joué à chaque coin de rue : rapide avec basse prédominante, médium, plus rock ou modernisé avec boite à rythme. Ce fruit du métissage culturel et humain, de legs musicaux venus de tous horizons, bat quotidiennement dans le cœur de ses âmes et les anime d’une douceur et d’une sagesse de chaque instant, dont on devrait s’inspirer plus souvent.

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Le reggae est présent partout.

Patrie régie par un No Problem devenu sa devise permanente, la Jamaïque, fut-elle livrée à des mains mercantiles, m’a mise sur le cul et suscite quelques réflexions à faire siennes en termes de qualité de vie. Sa population se suffit à elle-même et jamais ne semble s’en plaindre. La Jamaïque est un éternel grand sourire malgré les larmes qui s’attachent à son histoire. Elle est la meilleure leçon de vie qu’on m’ait donnée à ce jour.

RA(sta)ZOR.

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