Les Insus au Stade de France.

 

Les Insus au stade de France, vendredi 15 septembre 2017

 

Insus jdd 7

Photo JDD.

Non, ne raccrochez pas !


Dans cette même enceinte du stade de France qui va bientôt avaler ses 20 ans, le regretté Thierry Roland, le 12 juillet 1998, s'exclamait ainsi après la victoire française en finale contre le Brésil : «  Après avoir vu ça, on peut mourir tranquille ! » Et de rajouter... le plus tard possible, comme pour implorer le sort de ne pas le convoquer trop vite.

J'ai cette phrase en tête au moment où je jette nostalgiquement un dernier regard sur l'arène parisienne se vidant derrière le premier des deux concerts parisiens de la réincarnation de Téléphone. Et j'y étais !

Un retour improbable ?

J'étais de ce qui, à priori, est l'avant-dernier spectacle des Insus, le greffon reconstitué à 75% du line-up classique, né en pleine mouvance punk. J'avais alors 21 balais et c'était un des rares groupes rock gaulois à se mettre sous la dent, la vague progressive des Ange, Martin Circus, Dynastie Crisis, Pulsar et toutim étant alors en fin de cycle.

Téléphone, c'était le magnéto à piles posé 24h/24 sur le siège passager de la R5 et Hygiaphone, la Bombe Humaine, Crache Ton Venin, qui passaient et repassaient en boucle. Mémorable.

C'était la musique d'ambiance animant quotidiennement ma boutique de jean's de l'époque, au grand dam de la SACEM qui cherchait en vain à me soutirer quelques taxes pour diffusion publique.

C'était les sorties du week-end sur le Luxembourg où le frontalier que je suis partait s'encanailler, le son à donf pour épater la galerie. Il n'est que la vue du douanier ou du flicard qui t'obligait à la mettre en sourdine pour ne pas éveiller l'attention du contrôleur et risquer de passer au révélateur de l'éthylotest.

Vous pensez bien que les retrouvailles, 4 décennies plus tard, avec cette formation ayant rythmé ma jeunesse, je mets le mouchoir dessus, fut-elle amputée de son membre bassiste d'origine, la Corinne. Je signe tout de suite et, pour une fois, les yeux fermés.

Vendredi 15 septembre 2017 : forte mobilisation.

Insus sesame entree

Alors là, le stade de France en prime qui déroule le tapis rouge pour deux concerts à nos idoles de jeunesse, c'est du pain bénit, une opportunité inestimable pour le vieux fan lambda, d'autant que le temps qui passe nous fait apercevoir de plus en plus grosses les tribunes de la ligne d'arrivée... Fallait y être : j'y étais.

Premier constat : au regard des innombrables faciès ridés, des crinières grises ou des crânes dégarnis que j'ai croisés avant, pendant et après, l'appel à la mobilisation a visiblement opéré.

La presse, rompue aux comptages depuis qu'elle marche au cul des manifestations sociales, avance généreusement 80.000 spectateurs pour la soirée du vendredi 15 septembre 2017. Disons 60.000 pour la police. Difficile à dire, mais ça grouille, ça bruisse, ça occupe bien l'espace, autant assis en rangs serrés que debout en aval sur la scène rectangulaire cadre des exploits de Zizou au siècle dernier.

Dätcha Mandala et No One Is Innocent pour mettre en appétit.

Sans surprises, le chichon est de sortie et traite d'égal à égal avec le houblon que des jeunes porteurs téméraires, mandatés par le brasseur de service, servent à même la pompe, au rythme de la levée des bras s'élevant dans le carré face à la scène.

Les portes de l'arène étant ouvertes depuis 17 heures, les pintes à l'effigie des Insus s'alignent goûlument, réactivant ponctuellement la couperose faciale de seniors depuis belle lurette rangés des voitures ou réservant désormais leurs seuls écarts aux barbecue-parties avec maman, les enfants et les voisins.

A charge pour les bordelais de Dätcha Mandala et les métalleux franciliens de No One Is Innocent, peu habitués à évoluer devant un parterre aussi conséquent (le stade se remplit vite) de chauffer une salle d'attente à dominante quadra-quinqua, sexa pour d'autres dont je tairai le nom. La relève assure leur set respectif avec brio et 21 heures, heure de programmation du spectacle des « grands », tombe enfin.

L'apothéose d'une tournée de deux ans.

Deux ans après que leurs retrouvailles au Point Ephémère parisien aient donné le top départ à un come-back inespéré, Aubert, Kolinka et Bertignac, soit les ¾ de Téléphone (et Aleks Angelov, suppléant de Corinne Marienneau), terminent ici et maintenant (un concert est encore planifié à la Réunion) une aventure dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle aura été lucrative et populaire.

Un million de personnes aura répondu banco à l'offre alléchante montée par le manager et le responsable de la tournée : 30 Zéniths, têtes d'affiches de festivals huppés (Les Vieilles Charrues), plus de 80 dates ; certains n'ont pas hésité à se saigner pour décrocher le fameux sésame et verront donc une dernière fois les Rolling Stones français.

Alors quand Gimme Shelter délivre ses premières notes dans un stade plongé dans une semi-obscurité et prêt à s'époumoner sur les tubes du groupe, il ne faut pas attendre longtemps pour qu'une clameur monte conjointement de la fosse et des tribunes. Les derniers accords des Stones se perdent dans la nuit. Ca sent bon !

Des Louis d'Or et une rythmique d'enfer.

Insus aubert stade france 15 9 17Aubert.

Insus bertignac stade france 15 9 17Bertignac.

Une animation projetée sur le grand écran derrière la scène annonce l'imminence de l'entrée des artistes. Un point d'interrogation rouge dessiné par un rayon thermique, des serpents qui se meuvent dans tous les sens, des lance-flammes qui s'animent, le podium qui s'irradie d'une lumière blanche, les portraits d'Aubert et Bertignac encadrant un large panneau central dévoilant le nouveau tandem de la rythmique, une intro familière des fans depuis près de 40 ans et puis...

 

« Ecoute ! Tu es le long long serpent,

Tortueux et vicieux,

Tu siffles au fond d'un monde creux

Qui t'empêche d'oser

Prisonnier de ce trop vieux panier

Tes barreaux sont d'osier

Et tu peux t'en tirer

Doucement onduler

Ta prison est en toi

Le poison est en toi

Allez crache ton venin, crache ton venin

Crache ton venin crache ton venin

Mais donne-moi la main

Tu verras ce sera bien, enfin...

 

Repris en choeur par des dizaines de milliers de poitrines, Aubert n'a même pas besoin de chanter.

Son regard complice avec Bertignac et sa mimique incitant à laisser-faire le public, dénoncés par les écrans géants, donnent le ton de la soirée : plaisir, partage, émotion.

Visiblement, tout le monde est ravi d'en être. On est tous comme des gamins, tellement heureux d'être là !

Jean et Berti, peu disposés à devenir des Louis bons pour la brocante, le virevoltant doyen Kolinka et Aleks, bassiste hérité de la dernière tournée d'Aubert et pièce rapportée que les fans (et les membres) ont adoptée mais qu'ils auraient tout aussi bien, et à juste titre, pu honnir, pètent le feu. La soirée s'annonce mémorable.

Au fil des titres égrénés 2 plombes et demi durant, le quatuor, presque deux ans après la naissance de l'improbable défi amorcé du côté du Point Ephémère, montre son insatiable envie d'en découdre.

Le choeur des fidèles de la première heure, comme des crevards qu'on aurait sevré trop longtemps, se jette goûlument sur Hygiaphone, confirmant au passage le pouvoir communicatif et fédérateur du répertoire de Téléphone.

Les plus jeunes et les non-initiés se contentent de bouger les lèvres et de balbutier des paroles qui leur échappent, mais ils s'excitent tellement que tu leur accordes le bénéfice du doute. Tu parles Charles, il fallait être du Bus Palladium le 8 juin 77 pour connaître l'affaire, à défaut de la maîtriser. Ou de l'album éponyme tombé dans les bacs, quelques mois plus tard. Idem pour Dans ton Lit, pas le plus connu du lot et qui fait retomber un tantinet la pression.

Insus kolinka stade france 15 9 17Kolinka.

Insus aleks basse stade france 15 9 17Aleks Angelov.

Sniper en diable, le testostéronisé Fait Divers se charge de remettre les décibels au cœur de la fête et de ranimer le chant de partisans pratiquant depuis si longtemps, cette fille solitaire aux manières du grand monde.

Des palanquées de gueules aussi béantes que geignantes réduisent le chant d'Aubert à la portion congrue. Il se contente d'accompagner ; Louis, à l'autre bout des planches, ne ménage pas son plaisir. L'explosif Richard exhorte le public à plus encore avec de grands gestes, le talentueux Aleks la joue discret, trop heureux d'être là et de démontrer qu'il n'a pas usurpé sa présence.

Tout aussi vitaminé, Argent Trop Cher affiche des muscles toujours aussi affûtés et dévoile la grande forme de ses acteurs, avant que La Bombe Humaine ne s'invite au programme.

Dans le contexte troublé actuel et en des lieux où le terrorisme a préalablement semé la mort, le titre des Insus prend une dimension supplémentaire, d'autant qu'Aubert l'introduit en référant au Bataclan et à ces barbares.

Comme pour mieux lui donner raison et défier ces agitateurs, la foule reprend à l'unisson l'hymne qui a bercé toute une jeunesse hexagonale. Le Stade de France n'a pas l'intention de voir quelqu'un prendre en main son destin et le chante haut et fort, il n'est plus qu'une seule et même voix qui gronde dans les travées.

Les Insus ne sont plus qu'un backing band et apprécient. Les yeux d'Aubert et de Bertignac sont mouillés, le gros plan sur leur sourire béat ne trompe pas. Kolinka, pour une fois, serai-je tenté de dire, en a les bras qui tombent ; le petit nouveau, lui, en prend plein les mirettes : Téléphone c'était quelque chose. Gros frissons dans la chambrée...

Autre classique d'hier, Au Coeur de la Nuit précède le ¼ d'heure Bertignac, celui par lequel il ouvre en rendant hommage à Johnny (66 heures), puis en enchaînant avec Cendrillon, un titre taillé sur mesure pour lui et par lui façonné. Il prend le chant à son compte, il a l'organe vocal qu'il faut et le vécu pour mettre en garde les jeunes que la vie n'est pas un conte de fées.

Comme pour mieux accompagner la mort de sa Cendrillon-Romy à lui, une pluie de paillettes se déverse au-dessus de la scène. Emportée par le souffle d'une nuit automnale avant l'heure, elle se mue en nuage flottant au-dessus de la pelouse. Si tu ne vas pas à la paillette, la paillette viendra à toi...

Flipper prolonge le moment de gloire de Berti. Au rythme de cette chanson XXL refermant l'album initial de Téléphone et portant sa patte, le groupe livre une des plus belles prestations de la soirée, la danse frénétique animant le parterre et les travées en étant l'indéniable démonstration.

Chaud patate !

Pour le coup, ça devient chaud patate, d'autant que le riffé Métro (c'est trop) maintient le spectacle dans des hautes strates sonores, éructé et emmené par son maître d'oeuvre et maître-chanteur. En voiture Simone, c'est Aubert qui conduit et ça défouraille !

Le Silence, excellente ballade blues tissée autour des grattes des Louisons de service, Ce Soir est ce Soir au profil identique, le grandiose Le Jour s'est Levé sont autant de prétextes pour les musiciens sexagénaires à souffler un peu, qu'à s'épancher, pour les profanes, sur la plume exceptionnelle du plus jeune des trois rescapés.

Pendant cet intermède plus soft, une appli préalablement téléchargée via son portable, aurait dû donner le départ d'une animation lumineuse. L'effet visuel escompté s'annonce plutôt inopérant. C'est le seul couac de la manifestation.

Si, en coulisses, ça bugue, sur scène, c'est loin d'être le cas et Dure Limite rappelle sa charge d'agressivité à qui pouvait l'avoir oublié, imitée en cela par un couillu Ce que Je Veux. C'est efficace : la preuve, les tribunes s'agitent et tremblent. Côté jardin, on en r'demande !

Vous allez nous manquer...

Et les Insus en donnent encore et toujours. Ils alimentent leur bouquet final de deux fleurons du catalogue, New York Avec Toi et Un autre Monde, avant de se retirer sous des salves hystériques d'applaudissements. Pas maint'nant, de grâce ! Revenez, merde ! C'est pas digne de Téléphone de raccrocher comme ça...

Comme prévu, le quatuor reprend du service suite à un premier rappel et engage la surmultipliée avec un groovy Electric Cité. Si les vieux grognards ont les traits tirés, Bertignac s'offre une belle fin de spectacle en signant quelques soli de derrière les fagots. Bert pousse son plaisir jusqu'à lancer un Whole Lotta Love en plein Ca (c'est Vraiment Toi) et à échanger sa guitare avec son complice de l'écriture.

Les projecteurs brillent alors de mille feux ; la communion est totale, le stade baigne dans la félicité. Tu Vas me Manquer clôt une soirée extraordinaire. Merci les gars de nous avoir fait vivre ce bonheur intense. Voilà, c'est fini. Hum, c'est fini. C'est bien fini : bip, bip, bip... Vous allez beaucoup nous manquer aussi ! (RAZOR©)

Merci à Estelle, Ekmo GL, Cyrille9973, Slayersultan, Fred92340, Flo riane, Didier G, Vax69, Seph et Laurent Larat pour leurs vidéos. 

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